Saint-Pons-de-Thomières et le Pays Saint-Ponais
Histoire et patrimoine de l'ouest du département de l'Hérault

Le livre de raison de Mgr Poudérous
évêque constitutionnel de l'Hérault


« Après avoir prêté mon serment à la grand-messe, un dimanche, dans l’église paroissiale de Saint-Martin, en présence de la commune et des fidèles de Saint-Pons, le 22ème du mois de février 1791, je fus nommé à Montpellier, ville du département de l’Hérault, évêque de ce département , malgré mon indignité, le 1er mars 1791.

Cette surprenante et bien inattendue nouvelle, qui m’atterra, me parvint par MM. Belpel et Cormari, députés à l’assemblée électorale, réunie à ce moment à Montpellier, composée de 264 électeurs, dont le président était M. Crassous et le secrétaire M. Castillon et dont 210 n’avaient pas craint de me donner leur suffrage au premier scrutin.
Pressé par ces deux députés et par les lettres dont ils étaient les porteurs, je donnai avec bien de la peine mon consentement et, après dîner, le second jour de mars, je partis en poste pour me rendre à Montpellier. J’y arrivai sur les trois heures du matin, le troisième mars. J’y fus proclamé et dis la messe à Saint-Pierre, à laquelle assistèrent tous les corps et tous les députés.

J’en partis le 5 mars en poste. Je me rendis à Béziers, d’où je partis le lendemain, sixième mars pour me rendre à Saint-Pons, où je continuais mes fonctions jusqu’à l’époque de mon départ pour Paris, qui fut indispensable parce que, dans ce moment, je ne pouvais trouver de consécrateur que dans cette capitale, et que d’ailleurs, j’étais grandement pressé par le département de faire ce long voyage, d’autant plus que les anciens curés s’étaient refusés au serment, les paroisses presque en entier, dans tout le département se trouvaient sans pasteurs et sans prêtres ; ce qui exigeait promptement des institutions et des ordinations pour remplacer les vides.

En conséquence, je partis en poste pour Paris le 17 mars de Saint-Pons. Je dus arriver dans la capitale le 27 du même mois.(J’y fus sacré par Mgr Gobel évêque de Paris, l’évêque de Babylone,et l’évêque d’Autun). Je fus obligé d’y séjourner dix jours, ce qui porte jusqu’au six avril inclus. Je ne pus donc partir que le 7 de Paris pour Béziers, où j’arrivai le 16 avril au soir

Le lendemain 17, jour des Rameaux, je pris possession actuelle et corporelle de ma place, avec les cérémonies requises. Je chantai la grand-messe, après avoir fait la bénédiction des Rameaux et, après la messe, je prêtai en présence de la municipalité et de tous les corps administratifs et judiciaires et d’une foule de fidèles mon serment civique.

Vers le milieu du mois de mai de la même année, je me rendis à Saint-Pons l’avant-veille des rogations et j’y restai trois jour et me rendis à Béziers.

Quelques jours après, je partis avec mon neveu Antoine dans une voiture ordinaire, prié par M. Besaucelle, nommé à l’évêché de l’Aude, pour assister et coopérer à son sacre, qui fut fait à Toulouse, par le citoyen Sermet, sacré à Paris et arrivé depuis huit jours dans sa maison épiscopale. Je fis à cette occasion un séjour d’environ douze à quinze jours, partie à Toulouse et partie à Virenque.

Vers la Fête-Dieu de la même année 1791, je me rendis à Montpellier, pour me rendre aux vœux des deux compagnies de Pénitents de cette ville qui m’avaient fait une pétition d’assister à leurs processions très solennelles du Saint-Sacrement. Je me rendis à Cette pour la même opération.

Quelques temps après la Fête-Dieu, dans la même année, je revins à Montpellier et fis dans cette ville comme dans toute l’étendue de ce district, la visite épiscopale, accompagné partout, par ordre du district, par la gendarmerie. Je revins aussi à Cette pour le même objet, et où douze cents personnes reçurent le sacrement de la confirmation.

L’année 1792, je me rendis à Paguignan, pour commencer dans le district de Saint-Pons mes visites épiscopales.
Je visitai la partie qu’on appelle La Plaine et je me rendis la même année à Saint-Pons pour la visite de ce qu’on appelle la Montagne, de manière que toutes les paroisses du district de Saint-Pons fussent visitées sans exception aucune.
Comme il y eut un intervalle entre la visite de la Plaine et celle de la Montagne, je pris ce temps pour visiter un grand nombre d’églises du district de Béziers.
Nota, que j’avais été la première année à Lodève de même que dans d’autres visites du district, renvoyant les campagnes à un autre tour. Je visitai les dites campagnes partie en 1791, partie en 1792, partie en 1793. Toutes ces visites ont été suivies d’une ordonnance qui a été remise aux municipalités de chaque paroisse.

En 1794, commença l’orage. Les églises de la Madeleine, de Saint-Aphrodise furent fermées et destinées à des usages civils. Celle de Saint-Nazaire qui m’avait été assignée pour les fonctions épiscopales, fut fermée et bientôt après destinée pour être le temple de la Raison. J’allai à cette occasion, et avant l’exécution de sa fermeture, accompagné de deux de mes vicaires Augrie et Lanes, ex-curé de Néfies, pour faire là-dessus mes réserves et protestations ; mais ma demande fut sans effet et, depuis le 1er août de cette année, le culte extérieur n’eut plus lieu dans Béziers.
La maison des pères Lazaristes et des élèves fut destinée pour servir d’hôpital aux galeux militaires. Les religieux et les religieuses évacuèrent leurs couvents et se retirèrent dans leurs familles et leurs pays.
Je crus pouvoir m’absenter quelques temps de Béziers. J’allai passer environ un mois et demi à la campagne de Paguignan, masage de la paroisse d’Aigues-vives, dans le district de Saint-Pons. Ce fut au mois de mai de ladite année 1794, et une partie du mois de juin.
Revenu à Béziers, vu l’âge et les ans, à un moment je crus convenable d’y revenir et j’y restai jusqu’au trentième jour d’août (vieux style).

A Béziers, à cette époque, je fus obligé pour obéir à un décret qui obligeait tous les prêtres à se retirer chacun dans son pays natal ; j’allai à Villeneuve [les-Béziers] pour m’enfermer conformément à la loi, dans la maison que m’offrit gratuitement le citoyen Montgaillard dans son jardin de Villeneuvette, et je commençai d’habiter cette maison champêtre le 19 août, après y avoir fait quelques réparations aux vitres que je fis laver, et où je fis mettre nombre de carreaux par des vitriers de Béziers qui s’y rendirent ; ce qui me coûta 46 livres. Je fis encore réparer le toit par des maçons de Villeneuve [les-Béziers] et blanchir tous les appartements ; ce qui me coûta 33 livres. J’y fis monter deux dessus de lit et un troisième dans la petite chambre, où se trouve le tuyau de la cheminée de l’appartement du jardinier. Je fis réparer le cabinet m’appartenant de la cuisine et placer avec ce cabinet chaises, fauteuils, quelque batterie de cuisine, tels que chaudrons, chenets, et autres effets qui tous m’appartenaient, et je déposai le reste de mes meubles et effets de toute espèce à Béziers chez mon frère où ils sont encore.
Mais j’ai porté à Villeneuve presque toute mon argenterie consistant en un calice avec sa patène, chromiser d’argent et quelques autres petits ustensiles aussi en argent, ma canne à poignée d’or et nombre de bouteilles, de plats, d’assiette vieille faïence, le tout attenant à une cuvette, huilier de choix avec son support et ses bouchons, quelques gobelets verre blanc, une grande carafe même qualité, fouet de cheval, poudrière, partie de mon linge soit de table, soit personnel, mon lit en taffetas avec toutes ses appartenances et son couvre-pieds ; en un mot, tous les effets qui y sont m’appartiennent, de même qu’un portemanteau et un coffre que j’ai prêtés au citoyen Brun, marchand de Villeneuve [les-Béziers].


L’époque de la mort du roi fut le 2 pluviose de l’an II ou le 21 janvier 1793. On vient de faire mémoire de cet événement par une fête, le même jour, en la présente année 1795, l’an III de la République.
Je priai hier Castan qui vint me voir pendant mon dîner, de m’acheter vingt quintaux de bois du parc de Villeneuve [les-Béziers]. L’incertitude de mon sort, plus que le haut prix du bois m’empêche en ce moment d’en faire une plus grande emplette.

9 février 1795 :
« Le Moniteur » manque depuis deux ou trois jours. Je n’ai vu que deux ou trois feuilles des Annales de Mercier. Continuation de santé et de sommeil. Lecture de Berruyer.

25 février :
Marianne a été ce matin à Béziers pour vérifier et reconnaître mes effets chez mon frère. Elle a porté l’huilier d’argent avec sa garniture et quelques petits effets d’argenterie qui sont dans un de mes mouchoirs d’argent.

16 mars 1795 :
Sommeil interrompu d’insomnie presque continuelle. J’ai fait savoir que je dirais aujourd’hui la messe. Une grande multitude de fidèles s’y est rendue et tout s’est passé avec tranquillité et édification ; à quoi le propriétaire de Villeneuve a acquiescé de la manière la plus honnête. J’ai baptisé trois enfants, parmi lesquels se trouve l’enfant du jardinier. Ma nièce et son mari ont dîné avec moi et j’ai promené avec ma nièce le long du canal . J’ai reçu ce jourd’hui par mains de ma nièce mon baptistaire expédié par la municipalité le jour d’hier, par lequel il conste que je suis né le 22 juillet 1721.

17 mars 1795 :
J’ai reçu une lettre des citoyennes Boudet de Saint-Pons qui, en leur nom et au nom des habitants de cette ville m’offrent habitation et me prient de venir y faire la consécration des Saintes-Huiles le Jeudi-Saint. Cette lettre est du 11 mars 1795 (vieux style). Elles m’apprennent encore que le citoyen Autié, curé s’y est déjà rendu. J’ai dit aujourd’hui la messe, baptisé l’enfant d’un cordonnier auvergnat, restant à Portiragnes, venu avec sa femme à mon habitation.

18 mars 1795 :
Visite du citoyen Rouanet. Publication ordonnée par la municipalité, d’après l’ordre du district du décret qui annonce et exige la liberté du culte et qui défend de le troubler, sous peine correctionnelle.

20 mars 1795 :
Le citoyen Cabane [Roger de Cabanes], de Saint-Pons, est venu me confirmer la prière que la paroisse de Saint-Pons m’a faite d’aller y faire la bénédiction des Saintes-Huiles, ce que j’avais promis, s’il n’est pas possible de la faire à Béziers ; attendu que, moins heureux que Saint-Pons, il manque d’église pour cette cérémonie !

21 mars 1795 :
Marianne a porté de Béziers un missel et quelques autres articles, même quelques-uns épiscopaux, comme les deux tuniques, une aube fine à grands filets, le bonnet carré, calotte, le porte-croix, la ceinture à glands d’or ; J’ai dit la messe avant son départ. Elle a porté la petite cuiller pour le tabac.

22 mars 1795 :
J’ai dit deux messes ; l’une à 7 heures, l’autre à 10. J’ai parlé à la première et donné des avis de salut . Vu la multitude, un carreau de vitre a succombé à la dite messe ; ce qui m’a engagé à annoncer aux fidèles, pour prévenir de plus grands inconvénients, qu’il n’y aurait pas de messe publique à l’avenir jusqu’à ce qu’ils aient un lieu plus grand ou une ancienne église par achat ou louage . A quoi on m’a répondu qu’ils étaient allés en nombre à la municipalité pour demander à louage, au profit de la nation, l’église de la paroisse et qu’on les avaient renvoyés au district.(…)

25 mars 1795 :
J’ai dit la messe dans ma chambre et me suis mis au lit . Sur les 4 heures du soir je me suis levé, ai dit vêpres et complies et matines et laudes pour le lendemain.

26 mars 1795 :
Marianne a été à Béziers remettre deux lettres, lune pour le citoyen Delpech, où je lui marque le parti que je prends d’aller bénir les Sainte-Huiles à Saint-Pons, et où ma présence est surtout nécessaire en ce moment.
Les paroisses de ce district sont quelques unes en trouble, et en division par les volontés opposées des habitants, dont les uns repoussent l’ancien curé, les autres le veulent maintenir.
Ceux-ci veulent tel prêtre, ceux-là tel autre, sans presque aucun égard aux règles de l’Eglise et des saints Canons.
Le citoyen Delpech est prié de démêler parmi mes livres en dépôt chez mon frère, le Pontifical nécessaire pour la cérémonie des Saintes-Huiles.
L’autre lettre est pour le citoyen Boudet vicaire de Saint-Pons, à qui j’annonce mon voyage dans cette ville, pour la cérémonie des Saintes-Huiles, et le prie de m’envoyer un homme et un cheval, lundi-saint au soir pour me rendre dans cette ville le lendemain mardisaint et d’en avertir le citoyen curé et M. Rouanet.

8 août 1798 :
Nuit blanche. Je n’ai pu dire la messe. J’ai retiré par la voie de mon frère la croix et bague épiscopale. J’ai eu la visite des citoyens Delpech et Catala qui ont resté ici assez longtemps. On fait aujourd’hui des mariages. Le citoyen Catala m’a porté la boite qui contient ma croix et ma bague. »


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