Saint-Pons-de-Thomières et le Pays Saint-Ponais
Histoire et patrimoine de l'ouest du département de l'Hérault

Le canal de l'abbé, à Saint-Chinian

Le canal de l'abbé, à Saint-Chinian existait déjà au Moyen-Age, sans qu'il soit possible de dater sa construction. Long de plus de 3 km, le canal ou béal prend son origine, à la chaussée de Saint-Cels, petit barrage sur la rivière Vernazobre, la longeant ensuite sur sa rive droite, avant de la rejoindre après avoir traversé le village.
Depuis sa création il a servi a l'irrigation, et pendant des siècles il a actionné des moulins, que ce soient des moulins à blé, à huile, des moulins drapiers, contribuant à l'activité artisanale puis industrielle de Saint-Chinian.

Le  canal de l'abbé
Plan du canal de l'abbé: de la chaussée jusqu'à Saint-Chinian

Au Moyen-Age, l'entretien et la gestion du canal sont une des sources de discorde entre le seigneur abbé et les habitants, que règle la transaction de 1465, première source écrite qui mentionne son existence. Deux articles de cette charte concernent la reconstruction de la chaussée, la gestion du canal par les habitants et les propriétaires des moulins, et l'organisation de l'irrigation (2).
Beaucoup plus tard, en 1698, une sentence arbitrale est rendue entre le seigneur abbé et la communauté des habitants pour tenter de régler plus en détail la gestion du canal.

Le chaussée du canal de l'abbé
La chaussée actuelle du canal de l'abbé

Ces textes anciens restent la référence en cas de conflit jusqu'au milieu du 19ème siècle, comme le déplore André Vernazobres maire de Saint-Chinian, qui dénonce en 1838 "les règlements surrannés qui régissent le canal, qu'il faut aller chercher dans quelques pages au milieu d'un cahier vermoulu, écrit en termes inintelligibles pour les hommes de notre époque, volumineux cahot des redevances de la servitude de nos pères à l'égard d'un seigneur féodal..." (2)

Après la Révolution, le canal est géré par l'administration du district puis par le sous-préfet de Saint-Pons et pose alors de sérieux problèmes d’entretien. Une association regroupant les propriétaires et les usagers du canal est constituée en 1834, et édicte un règlement, inspiré de la charte de 1465, et crée la fonction de garde-béal chargé de surveiller et de contrôler l’état du canal. Cette association, qui prend un caractère plus officiel le 25 avril 1851 à la suite d’un décret présidentiel de Louis Napoléon Bonaparte, assure toujours cette fonction sous le nom d'Association syndicale autorisée du canal de l'Abbé.

Le départ du canal de l'abbé
La prise d'eau du canal de l'abbé

Au cours de son histoire, le canal a été à plusieurs reprises remanié à la suite des destructions liés aux crues du Vernazobres. La chaussée actuelle et sa prise d'eau ont été rebâties à la suite de la terrible inondation de 1875, qui détruit les moulins et les usines de Saint-Chinian et une partie de la bourgade: "les eaux du Vernazobres se sont complètement dérivées dans la propriété de M. Etienne, de La Dournie, et que pour les ramener dans leur ancien lit, il est devenu indispensable de construire un barrage solide..." Au 20ème siècle, l'activité industrielle et artisanale disparait peu à peu, la dernière usine utilisant la force motrice hydraulique ferme en 1960, le canal conserve une fonction d'irrigation.

Le foulon
Au lieu-dit foulon, le canal longe l'ancien moulin (ici le plan incliné remplaçant l'ancienne fosse)

La première installation rencontrée sur le parcours du canal est un ancien moulin foulon (moulin servant à battre les draps de laine), d'ailleurs toujours dénommé "le foulon". Il s'agissait, sous l'Ancien Régime, d'un bien noble, déchargé de la taille, et connu dès le début du 17ème siècle pour appartenir à la famille Bosquat. En 1687, le moulin est détenu par Jean Bouttes, qui en passe reconnaissance, en arrière fief, au seigneur abbé. Par alliance, il est devenu la propriété, toujours comme bien noble sur le compoix de 1778, de Jean Baptiste Calmette, marchand fabricant, au nom de sa femme Rose Bouttes, et porte sur la carte de Cassini le nom de "moulin Calmet". En 1791, il est acheté par le fabricant Denis Flottes (1733-1808), propriétaire d'une des manufactures royales de Saint-Chinian depuis 1784. Ses héritiers vendent le moulin en 1862, à Paul Planès (1797-1875), l'un des derniers fabricants de draps de Saint-Chinian, qui l'exploite jusqu'à son décès.
De nos jours, la fosse de l'ancien moulin a disparu, remplacé par un plan incliné qui marque le dénivellé nécessaire à l'actionnement de la roue.

Le  canal de l'abbé
Le canal de l'abbé à La Rive, vers 1840

La deuxième installation sur le canal, dont les bâtiments subsistent en partie, est l'ancienne usine Vernazobres, située au lieu dit La Rive construite en 1836 par André Vernazobres (1799-1860) fabricant de draps et cousin des Flottes. Auparavant, il avait vendu son usine de la rue de la Fontaine (rue Raoul Bayou) à Adolphe Arnaud, mari de Clarisse Tricou. Son nouvel établissement à La Rive comprenait quatre assortiments de filatures, quatre garnisseuses, trois tondeuses, un foulon à trois caisses et deux roues hydrauliques.
En 1857, André Vernazobres donne ses ateliers de La Rive, alors évalués à 80.000 francs, en dot à sa fille Pauline, lors de son mariage avec son cousin Denis Flottes de Pouzols (1838-1912).
Après 1870, l'usine appartient à Estimbre qui y poursuit ces activités de fabrication de draps: "usine de la Rive, appartenant à Estimbre, ancienne usine Vernazobres, filature et apprêt des draps".

Le  canal de l'abbé
Le moulin de l'abbé, bien noble sur le compoix de 1768

A La Rive, se trouvait avant la Révolution, l'un des deux moulins à blé du seigneur-abbé, cité dans la charte de 1465; il s'agissait là aussi sous l'Ancien Régime d'un bien noble, qui selon sa description sur le compoix de 1778 se situait sur la rive du ruisseau Touloubre: "Un moulin a bled avec sa panssiere a La Rive confronte... aquilon le Req de touloubre". Ce moulin vendu comme bien national en 1791, a été acheté en 1829 par André Vernazobres, qui acquiert en 1835 le bâtiment adjacent, afin de construire son usine.

Le départ du canal de l'abbé
Le barrage (ou chaussée ou paissière) permettant le franchissement du ruisseau Touloubre

Le canal de l'abbé franchit le Touloubre grâce à une chaussée ou paissière, qui selon la description de 1778, dépendait du moulin de l'abbé. De nos jours, un système de vannes permet de régler les débits du ruisseau et du canal. Cette prise d'eau a été remise en état entre 1994 et 1996.

Saint-Chinian
L'ancien moulin de Baladou

La troisième installation sur le canal est le moulin de Baladou (ou Plo de La rive). Il s'agissait d'un moulin foulon, appartenant en 1667 en indivision à Pierre Thalide et Jean Cabrol et ainsi décrit dans le compoix de 1768, "un jardin, pred, et moulin foulon al plo de la Rive", et devenu propriété de Barthélemy Valat. En 1790, le moulin est vendu à Jacques Rouanet. Au 19ème siècle, il appartient à Joseph Izoard, négociant et fabricant de draps. Après la disparition de l'industrie textile, il est transformé en moulin à souffre. Dans le bâtiment subsiste la salle d'eau, contigüe au canal et située 3 mètres en contrebas, avec sa meule dormante (3).

Le Martinet
Le Martinet

Trois cents mètres en aval se trouve le site du Martinet, où subsiste un ensemble de trois bâtiments, derniers témoins d'une très ancienne activité drapière, connue dès le 16ème siècle. A la fin du 19ème siècle, toutes ces installations appartiennent aux Fraisse puis au 20ème aux Callat leurs héritiers, réunies au sein des usines du Martinet.

La première mention de ce lieu remonte à 1544, lorsqu'il est permis au sieur Godul d'y faire construire un martinet (ou moulin foulon) et un colombier. En 1592, le compoix mentionne Antoine de Plantevit, sieur de Balme comme propriétaire du moulin foulon du Martinet; en 1618 le sieur Fraisse, lieutenant de justice de Cébazan possède le moulin et la savonnerie au Martinet; en 1634, c'est François Massip qui détient l'installation (4). En 1667, on retrouve Barthélémy Roques et Bernard Resseguier qui en sont copropriétaires.
Un siècle plus tard, sur le compoix de 1769, le moulin, toujours en copropriété appartient aux héritiers Resseguier et à Etienne Roussel de Saint-Amans, ce dernier possèdant l'une des manufactures royales de Saint-Chinian, dont son neveu Jean Antoine de Catellan de Caumont (1759-1838) héritera en 1779 (avec le moulin), et conservera jusqu'à sa mort en 1838. En 1840, Denis Amans Flottes (1778-1855) le rachète, parmi d'autres biens dépendant de l'ancienne manufacture; sa fille Hélène Flottes de Pouzols, revend en 1863 à la famille Fraisse le bâtiment, devenu usine.

Le Martinet
Usines du Martinet: Jean Callat, successeur d'Irénée Fraisse

Le deuxième bâtiment du Martinet, situé en aval, abritait un autre moulin foulon, possédé sur le compoix de 1667 par le viguier Daniel Geoffre; en 1778 il est détenu par Joseph Martin Trésorier de France. Au milieu du 19ème siècle, il est transformé en moulin à souffre, appartenant à Garrigenc, puis à la famille Fraisse.
Le troisième bâtiment était un moulin à huile, qui aurait appartenu en 1799 à Joseph Courvezy (3), puis à la fin du 19ème siècle aux Fraisse, et intégré comme les deux premiers aux usines du Martinet.

foulon
Jardins irrigués par le canal de l'abbé

Après le Martinet, le canal irrigue de nombreux jardins, jusqu'à sa traversée sur un petit aqueduc du ruisseau Aïgoqua.
En aval de l'aqueduc, se situait un moulin foulon appartenant, dès le début du 17ème siècle, à la famille Tarbouriech de Canredon et connu sous le nom de moulin Campredon, bien noble sous l'Ancien Régime, et dont il ne reste plus de traces aujourd'hui: "un moulin foulon, jardin tuillerie et aire a tournefeuille confronte de cers le Req d'aigueca ..."

usine Fraisse, à Saint-Chinian
Ancienne usine Prosper Fraisse, à Saint-Chinian

A cet emplacement, se trouve de nos jours un imposant bâtiment traversé par le canal, et construit par Prosper Fraisse qui avait obtenu en 1860 l'autorisation de construire une usine de draps, et la concession d'une chute d'eau, cette activité semblant s'être arrêtée en 1880. La bâtisse a abrité, par la suite, divers ateliers de montage, et finalement la scierie Francès.

Après le passage sous la digue, construite à la suite de l'inondation de 1875, le canal entre dans le village, dans la rue bien nommée du Canal de l'Abbé. Malheureusement à partir de 1954, le canal a été progressivement couvert dans toute sa traversée de la petite bourgade. Il faut donc de l'imagination pour se figurer les installations, qui ont toutes disparues.

lavoir
Lavoir rue du Canal de l'Abbé


Vers la rue des Bambous, se situait vraisemblablement une prise d'eau pour la teinturerie de l'ancienne manufacture royale Roussel de Saint-Amans, achetée en 1840 par la famille Flottes, et dont l'activité s'est arrêtée vers 1860.
Un peu plus loin, il existait un très ancien embranchement vers le canal d'amenée du moulin à huile de l'abbaye situé dans son enceinte (actuelle mairie). Au 19ème siècle, cette amenée d'eau, sans doute remaniée, et peut-être déplacée, sert à l'école des Frères et à la teinturerie Garriguenc, situées à cet emplacement.
A l'angle de la rue de la Promenade se trouvait à la fin du 19ème siècle la forge Rouanet devenue ensuite Coutélou, avec une roue verticale, qui travaillait au fil de l'eau, jusque vers 1920.

saint-chinian
Le canal de l'abbé et ses installations dans le village

Le canal, toujours couvert, longe ensuite les jardins de la mairie jusqu'à la Grande Rue qu'il traverse. A ce niveau, existait une prise d'eau destinée à la teinturerie de l'autre manufacture royale de Saint-Chinian, créée vers 1690. Plus anciennement encore, il avait été crée en 1639 une amenée d'eau pour le parc et le futur château de l'évêque, afin "de se servir de l'eau du béal du moulin dudit Abbé et jouir de ladite eau tant pour l'usage de la maison que pour arroser le jardin et pré" , comme le précise l'acte d'inféodation de ces terrains. De nos jours cette dérivation permet l'irrigation des jardins à l'est du village.

Le canal de l'abbé, toujours couvert, descend ensuite la Grande Rue sur la droite, et atteint une retenue (ou resclause) située sous la terrasse de l'ancien restaurant Viste, d'où il se jette de nos jours dans le Vernazobres, au niveau de la Place Barbacane. Autrefois, il activait des installations situées en contrebas: les moulins à huile et à blé des seigneurs abbés dont certains murs restent visibles le long de la rivière.

moulin à saint-chinian
Meules et murs de l'ancien moulin des abbés

Le plus ancien moulin à blé de l'abbé était déjà cité dans la charte de 1465 et situé "au bout du pont". Il se trouvait à l'angle supérieur de l'actuelle rue Raoul Bayou et de la Grande Rue, juste sous la resclause.
De l'autre côté de la rue Raoul Bayou, et le long de la rivière, se situaient le deuxième moulin à blé de l'abbé ainsi que le moulin à huile appartenant à l'abbaye, peut-être acquis, à fin du 17ème siècle, de la famille Granier (5), qui possédait plusieurs bâtiments et moulins à cet emplacement: le compoix de 1778 indique "un moulin a huile dans la ville confronte de cers le moulin a bled de mr l'abbé ... acquilon riviere".
Ces trois moulins ont été vendus comme biens nationaux à la Révolution.
Les deux moulins situés le long de la rivière ont été acquis, en 1829 et 1830, par André Vernazobres et démolis pour construire une usine de draps, utilisant la force hydaulique. il a ensuite revendu cette fabrique en 1836, à Adolphe Arnaud, qui a fait faillite en 1858, son gendre Auguste Fourcade la rachetant en 1860. Ces bâtiments ont été en grande partie détruits par l'inondation de 1875.
Le moulin à blé, plus ancien, situé plus en hauteur a échappé à la destruction de l'inondation et a poursuivi son activité jusqu'à la fin du 19ème siècle.

fontaine à Saint-Chinian
Fontaine de Bagnesoles

Deux cents mètres plus loin, dans la rue Raoul Bayou, se trouve la fontaine Bagnesoles, reliée au réservoir du château de l'évêque, lui même approvisionné en eau par le canal de l'abbé, et qui rappelle cette fonction d'alimentation publique en eau du village. En 1717, Philippe Tarbouriech de Campredon (1670-1742) y construit un petit édicule qui indique en latin "ici coule en permanence une fontaine par le zèle et les soins de Philippe Tarbouriech de Canredon, premier magistrat de la ville en l'an de grâce 1717" (4).

Notes:
(1) "La chartre consulaire de Saint-Chinian-de-La-Corne", dans cahier III de la SASL de Béziers, par l'abbé Jacques Rouanet et M. Henri Barthés.
(2) Le canal de l'Abbé, association Richesses du Saint-Chinianais, juin 2008.
(3) "Les moulins du Vernazobres", par François Charras - Les Moulins de l'Hérault, Arts et traditions rurales, dossier n°13.
(4) Saint-Chinian, Inventaire du patrimoine d'un village héraultais, 2006.
(5) "... la maison Granier, située au voisinage du moulin à blé de l'Abbé fut acquise pour en faire un moulin à huile, 29 avril 1694 ..." dans Histoire de Saint-Chinian-de-la-Corne, par Delouvrier - p 163

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